2 avril 2001 où quand ma vie bascule

Il y a des dates plus importantes que d'autres
Des "expériences" plus marquantes que d'autres
Des "incidents" qui influent bien plus qu'on ne le pense

Ce 2 avril 2001 en fait partie
14 h 00 plus précisément
Partie faute de mieux et de compagnon de rando faire du hors piste aux Grands Montets, j'en suis revenue sur un brancard...
Bouleversée
Transformée
Mon rapport à la montagne ne sera plus jamais le même
2 ans durant je me suis endormie tous les soirs en me revoyant tomber

Récit écrit "à chaud" depuis ma chambre d'hôpital ce soir là...

                Si j'écris à la main, c'est qu'un truc pas normal s'est passé. J'aime innover à chaque instant, mais celle là, je m'en serais bien passée. J'ai gagné le gros lot, j'ai tiré le cocotier. Mais finalemnt j'ai de la chance, c'est ce qu'il faut que je me dise, il paraît. Moi qui voulais aller à Chamonix et y passer un peu de temps, j'ai eu ce que je voulais, sauf que ce n'est pas vraiment dans une chambre d'hôpital que je voulais que ça se passe. Tout avait pourtant bien commencé, après cette fin de semaine plus que radieuse. Les vacances, le soleil, de nouveau la rando à skis, des extras, une sortie avec Denys, c'était le pied. Bon je ne savais pas trop quoi faire en ce lundi, étant données les conditions de chaleur dangereuses en montagne. Je n'avais que 2 solutions : soit aller sur glacier (mais toute seule c'était rapé), soit au Grand Saint Bernard, mais après 2800 m de dévenivelée en 2 jours et toute la fatigue accumulée, cela ne me semblait pas bien raisonnable. Mais j'ai besoin de montagne et de neige, j'ai envie de voir la Verte. Donc youpi, j'ai trouvé : piste  aux Grands Montets. Là je vais la voir la Verte, comme jamais je ne l'aurai comtemplée. Chamonix, ma future patrie, m'offrira sans doute une bien belle journée. Mon réveil ne sonne pas, je me lèverai bien assez tôt, j'ai besoin de récupérer. Et quand j'ouvre les volets, quelle joie, quel bonheur, j'ai l'impression que jamais le soleil n'a si violemment brillé depuis des lustres. La Dent d'Oche se reflète dans les vitres des immeubles en face, je sais que le Mont Blanc va resplendir au dessus de sa vallée. Comme la vie est belle, sous le soleil, avec mes cimes adorées en face de moi. Je passe sous la Verte et les Drus et je vais binetôt m'approcher encore plus d'elle. Il y a du monde sur le parking, je crains un peu la foule et regrette de ne pas avoir pris les peaux pour m'évader loin de la civilisation. Il y a tant à faire sur les glaciers. Quand je rentre dans la benne, je regarde et scrute les Aiguiles Rouges de l'autre côté de la vallée. Aiguile de la Glière, col des Crochues, Aiguilles du même nom, col du Belvédère, Beugeant, col de l'Encrenaz bien caché, tout est tracé mais désert aujourd'hui. C'est vrai, ça craint. C'est bien pour cette raison que je me suis rendue sur le secteur sécurisé.

                 Télécabine de Bochard. Tiens j'ai une image récupérée sur Internet de la Verte depuis Bochard. Toute écrasée et écrasante, avec sa calotte immense et scintillante. Les Drus son impressionnants, si massifs. Ma Verte, je peux presque l'attraper de mes mains. En bas, c'est le Pas de Chèvres, tracé, mais rejoindre la Mer de Glace, dont on commence à plus deviner les crevasses, me parait bien trop risqué. Avant de chausser, je regarde et regarde mille et une fois ces paysages merveilleux, le Mont Blanc, la Vallée Blanche, la Dent du Requin. Et dire que je me suis retrouvée au coeur de ces splendeurs. Je n'en reviens pas. Quand j'attaque, je pressens que les conditions de neige vont être un peu merdiques tant que le soleil n'aura pas réchauffé le sol. C'est complètement gelé. Sur les pistes, je prends beaucoup de vitesse à mon gout et je n'ai pas les carres assez affutées pour être en totale sécurité. Dans les grands champs de bosses qui bordent les pistes, c'est horrible : trafollé et glacé. Pour bosser la technique, je vais bosser la technique. Mais je dois me gaffer, car les cailloux affleurent de partout et je n'ai absolument pas envie de faire une mauvaise chute. Il ne manquerait plus que cela, à 1 mois du Mont Rose. Je suis impressionnée par la vastitude du domaine. C'est immense. Je n'en ferai pas le tour en une journée. Je commence par le secteur le plus à l'ouest, les Combes. Je me retrouve à faire du free ride entre les sapins ! Je recherche les pentes, les petits passages encaissés et commence à faire de ces "virages sautés" des gestes naturels. Cela m'aurait servi au Charvin. Un télésiège, bien agréable pour buller. La Verte est majestueuse en face de moi, vivement que je monte au sommet des Grands Montets, je vais jouir d'un point de vue exceptionnel. Pour le moment, je ne prends pas de photos, le soleil est en contre-jour. Je vais de bosses en pistes, de virages pas bien à l'aise en jolie maitrise de mon ski, ça dépend des endroits. J'en ai trouvé un pas mal. Le télésiège qui est juste en dessous du grand téléphérique. La neige y est bonne,  j'ai hâte de me rendre tout là haut. J'aperçois des randonneurs sous le Chardonnet. Deux groupes qui doivent certainement souffrir de la chaleur. Je suis en simple polaire pour descendre, imaginez un peu pour monter !...

L'heure tourne, et je voudrais bien prendre la benne. J'hésite à y aller maintenant ou à retourner voir ce qui se passe à Bochard, j'y ai vu de jolies pentes qui m'attirent. Allez, un dernier tour là bas et puis ensuite, à moi ma Verte chérie.
Je franchis les élastiques de sécurité, il y a des panneaux "attention, barres rocheuses". Une grande traversée toute tracée, au-dessus de cailloux bien pointus, rejoint les pentes où je veux me rendre. J'aime pas bien ces traversées. C'est tout verglacé, plein de bosses. Mieux vaut ne pas tomber. Je pense à ce que me disait Fred : tu sais d'où tu pars tu ne sais pas où tu arrives, ni comment. Ce sont des questions que je ne me pose pas et pourtant... tout s'accélère. Mon ski est parti, je ne sais pas il a butté, a fait une faute de carre, j'en sais rien, mais je pars en arrière. Putain les rochers. Je suis terminée, foutue. J'essaie de me freiner avec mes pieds, j'ai déchaussé mais mes skis sont restés accrochés avec les lanières. J'ai l'impression que je ralentis mais c'est pire qu'un tobbogan. Stop, par pitié, stop, dites moi que ce n'est qu'un cauchemar. Ma saison est foutue; fichue, à l'eau. Je passe au milieu des blocs de pierre. Puis ils sont au dessus de moi. La tête n'a pas cogné, c'est un miracle. Je tourne et rebondis encore deux trois fois et puis, c'est fini, le calme revient. Combien de temps ça a duré ? Mes lunettes me rejoignent. Ah, mes lunettes, je ne les ai pas perdues. Ouf. C'est la premièer chose à laquelle je pense. Ensuite c'est plier les genoux. Ca va, le gauche est douloureux et j'ai l'impression qu'il pisse le sang. J'ai le bras droit tout éraflé. Une skieuse vient m'aider. Et comme prévu, j'explose. MERDE PUTAIN TU ES LA REINE DES CONNES. Je pleure et je pleure, c'est fini, terminé, tout mais pas ça. Si ça se trouve, c'est rien. Un bon pansement et ça repart. D'ailleurs il faut bien que je rejoigne Lognan. Pas question d'appeler les secours, je vais me débrouiller toute seule. Bon, il faut skier maintenant. Ca ne va pas trop mal, la neige commence à transformer. Si ça se trouve, un petit pansement et je vais pouvoir continuer ma journée. Monter au sommet, boire un coup au soleil, admirer la calotte de la Verte et puis voilà. Mon pantalon poisseux au niveau du genou m'inquiète un peu. mais ça ne doit pas être bien grave. J'arrive au télésiège, en pleurs. Je dois le prendre pour rejoindre Lognan. Il n'est pas débrayable, ça va bien vite. J'appelle le pisteur, je pleure toujours. Lui aussi veut appeler les secours. Oh, ça va, je suis pas handicapée. Je veux juste qu'il ralentisse le télésiège. Je m'en sors bien. Au sommet j'ai encore une descente, dans une super neige. Le poste de secours n'est pas trop loin. Marcher est difficile. Mon genou m'inquiète vraiment. Les secouristes m'accueillent en blaguant sur mes coups de soleil mais se rendent vite compte que ça n'est pas si drôle que ça. Je dois enlever mon pantalon pour constater les dégats. Et là, je manque de défaillir. Mon Dieu, c'est pas possible. Indescriptible. J'ai jamais vu une horreur pareille. J'ai l'impression d'avoir le genou coupé en deux, je n'en parle pas, ça m'écoeure. Là, je comprends qu'un petit pansement ne suffira pas. Ma journée est terminée et je crois bien que ma saison aussi. Sophie, on se calme, on respire, arrête de pleurer, non pleure, ça soulage. Les pisteurs sont vraiment gentils. l'un d'eux va chercher mes skis. Il revient en disant qu'ils ont plus pris que moi. C'est bête mais ce sont mes bébés chéris, j'éclate de nouveau en sanglots. Puis c'est direction la benne où je descends sur un brancard, et puis l'ambulance pour l'hôpital de Chamonix. J'ai droit à tout : piqures, nettoyage de la plaie, attente, gaz décontractant (ils avaient prévu 6 l, au bout de 10 l cela ne faisait toujours pas effet), radio avec une connasse d'infirmière qui me demande de plier le genou. Je passe des coups de fil, à Fred, à Denys, où ma voix trahit mes pleurs. Et Julien que je devais emmener demain matin à l'aéroport. Comment va-t-il se débrouiller ? Repiqure pour la perfusion et arrivée de l'anesthésiste. On va m'opérer de suite. Je pensais qu'on allait m'endormir complètement et puis finalement juste le bas. Ah, non, une anesthésie générale, s'il vous plait. Je vais tomber dans les pommes sinon. Ils le comprennent bien. Avec toujours mes larmes qui coulent sur mes joues, j'arrive en salle d'opération. On me scotche des électrodes et je vois mon coeur de sportive battre régulièrement. Puis, c'est le trou noir

 

             J'ouvre les yeux, doucement. Je suis blottie au fond d'un lit, je n'ai pas bien envie de bouger. Je dois avoir des kilomètres de bande autour de la jambe mais je n'ai pas mal. J'ai toujours des tuyaux qui sortent de mes mains, je dois avoir une bien triste mine. J'ai envie que l'on s'occupe de moi, qu'on prenne soin de moi, mais personne n'est là, juste un infirmière qui classe des papiers. Je me rendors un peu puis me réveille franchement. Il est 19 h 00. Il est temps que je me casse d'ici et que je mange. J'ai faim. Toujours personne pour s'occuper de moi. Ah, une dame en blanc passe. Dans 20 minutes je regagne ma chambre. J'attends, la demie arrive. Je commence à piquer ma crise, surtout que mes muscles se crispent instinctivement et je n'arrive pas à les calmer. Je claque des dents sans discontinuer. Et mes jambes qui se contractent. Et mon raz-le-bol d'être dans cette putain de salle sans personne pour me donner un peu d'attention. Ohé, du bateau, vous m'avez oubliée ? Je demande l'heure, il est moins le quart, de 20 h 00. Il serait peut-être l'heure, non ? J'entends des voix, ça parle de moi. Je retrouve le sourire. Le plafond défile sous mes yeux et j'arrive dans ma chambre. Il parait que quelqu'un m'attend. Je sais qui c'est, je m'en doutais, je l'espérais. C'est Fred. Sa présence est un miracle. Il n'y a pas de meilleur médicament qu'un ami pour vous réconforter. Malheureusement il faudra qu'il parte. Et de nouveau je me sens affreusement seule. La nuit est tombée, seules les lumières de Planpraz scintillent. Le lever du soeil du le Brévent accompagnera mon réveil.

 

             C'est une bien triste histoire, un mauvais concours de circonstances. On dira que c'est le métier qui rentre. La montagne a rappelé qu'elle gagnait toujours, mais qu'ai-je donc fait pour qu'elle me rappelle ainsi à l'ordre ? Est-ce toi, ma Verte adorée, qui a déchainé tes foudres sur moi ? Je ne manque pourtant pas de respect pour toi. Je reviendrai te voir et te crier ma passion. Tu as vu mes larmes de désespoir couler à tes pieds, pourvu qu'un jour, ce soit ma joie que je crie à ton sommet.



Je n'ai eu "qu'un" genou ouvert (mais bien ouvert !)
Si ma tête avait heurté ce rocher au milieu de la pente sans doute je ne serai pas là pour en parler.
Il y a des accidents plus graves, j'ai eu une chance inouie, mais la cicatrice psychologique est réelle et continue de me hanter presque 10 ans après...
J'espère retrouver avec sérénité le chemin des hauteurs, la petite excitation qui m'habitait lors de passages scabreux et aborder les prochaines courses sans cette angoisse qui me freine tant.